Santoxico, le zombie mexicain

Un travail encore en conception. Collaboration avec Cristobal Rio (artiste visuel et musicien), https://www.cristobalrio.com

Cristobal Rio

https://www.facebook.com/valentinelod/videos/10156999046569496/

Santoxico est à la fois un personnage de bande dessinée, un concept musical, un style graphique, une recherche anthropologique, une performance contée…  

A l’origine, il s’agit d’un travail artistique audiovisuel de Cristobal Rio sur la médiatisation des activités violentes des narcotrafiquants dans des journaux hebdomadaires au Mexique. Une extrême violence banalisée à la portée des enfants comme la démonstration d’une société tirant vers le bas. Cette démarche s’est croisée avec les travaux d’écriture d’Elodie Valentin. 

Aujourd’hui, l’opposition politique mexicaine est surmédiatisée et son commerce souterrain avec les Etats-Unis participe à l’engrenage car fait ressurgir les multiples démons des cruautés présentes sur le continent. Ils sont utilisés comme des sources de contrôle politique subliminal parfois dans les deux Etats. 

La lutte pour des droits, la lutte dans l’exil, la lutte pour être compris, la lutte comme expression sportive ou événementielle comme au Mexique avec la Lucha Libre… Elle est rattachée à ces fêtes populaires mercantiles et alcoolisées mais aussi à la culture d’une population métissée en quête d’identité qui tente d’effacer un génocide originel.

SANTOXICO est donc un zombie. Un ancien esclave noir venu d’une Afrique lointaine et fantasmée. Il s’est retrouvé à faire la révolution au Mexique pour échapper aux Etats-unis. Réfugiés au XIXe siècle , sa communauté, les Mascogos labourent depuis cinq générations la terre qui leur a été offerte par le gouvernement. 

Attrapé, torturé et tué pour une quête de liberté, SANTOXICO s’est nourri d’une terre en sang où les cultures possèdent des pouvoirs spirituels connectés à la nature. 

Rempli de colère, façonné de frustration et de douleur, il resurgit dans un Mexique moderne et avance sur la ligne séparant ses anciens terrains de vie. Véritable créateur de faits divers, légende parmi les vivants, SANTOXICO se retrouve dans la fête, la musique, les fringales de chair et de débauches, sources de plaisirs ponctuels.  

Un black mexican luchador hors pair qui aime lutter à visage découvert (si on peut appeler ça un visage) lors des soirées endiablées des recoins perdus des villes frontalières. Considéré et adoré par certains comme un saint païen d’un temps moderne toxique, il est vu par d’autres, comme une rock star dont les pires atrocités de violence et d’horreur font la une des réseaux sociaux… »

Cristobal Rio / Elodie Valentin
Arrangements sons: ReV

Teaser Mix:
US GIRLS « Velvet for sale », NEIL YOUNG « Deadman BO », KEVIN MORBY « Harlem river », DEAD WEATHER « Will there be enough water », THE KILLS « Doing it to death », IDIOT SAINT CRAZY ORCHESTRA « Le prince de ce monde », GUS GUS « Featherlight », BOY HARSHER « Pain », IDIOT SAINT CRAZY ORCHESTRA « The sea of paradise », PLANNINGTOROCK  » Let’s talk about our gender ».

Poids plume

Licia Boudersa a décroché en fin d’année 2018 la ceinture mondiale des super-plumes (WBA) en boxe anglaise. Nous l’avons suivie pendant plusieurs mois et nous sommes aperçu de sa grande pugnacité et patience dans un environnement très masculin.

Une partie de ce travail a été exposée au musée de l’hospice comtesse de Lille à l’occasion du festival Sporfoto organisé par la galerie Jean-Denis Walter et Lille 3000, en fin d’année 2018.

Un texte en collaboration photo avec Samuel Lebon, des images sur le site d’Hans Lucas: http://hanslucas.com/slebon/photo/17301

Licia Boudersa par Samuel Lebon

Le 29 septembre 2018, Licia Boudersa, superplume en boxe anglaise était sur le ring pour représenter la France aux championnats du monde des WBA. C’est avec la rage au ventre qu’elle décroche un titre de superstar quasi-morte d’épuisement face à Hasna Tikic, championne d’Allemagne. Quelques mois auparavant elle nous avait livré son parcours et ses combats quotidiens : entre l’ombre et la lumière, rester la même, les galas, les challenges, le machisme ambiant, le dépassement de soi… Un parcours qui pulvérise les clichés, les stigmates et qui botte les fesses de l’inertie.

Retour en arrière. Deauville, casino Barrière, décembre 2017. Une salle à son comble avec un grand challenge organisé par l’ancien boxeur et entraîneur parisien Davidé Nicotra. La chaîne « L’équipe TV » est là pour les relais d’images. C’est le cinquième gala proposé par le promoteur qui possède aujourd’hui plusieurs établissements dans cette ville où se côtoient tourisme balnéaire de luxe et consolidation des réseaux d’affaires. Officiellement, ce type d’évènements vise à promouvoir les carrières des boxeurs, les entraîner avec des nouveaux adversaires, mais aussi trouver des contrats de sponsoring. L’idée au départ : développer la boxe anglaise sur le territoire normand. Aujourd’hui, Nicotra souhaite s’étendre un peu partout en France…

Parmi les spectateurs autour du ring, nous prenons place à proximité de deux anciens boxeurs à la gueule typiquement écrasée. On croirait des personnages d’un vieux dessin animé américain. Ils chicanent sur l’actualité et les techniques de boxe. Apercevant le Nikon FE, appareil photo argentique incongru de mon comparse photographe rétif aux clics du numérique, les raisons de notre présence les intriguent. Ils cherchent à en savoir un peu plus : « Vous êtes journalistes ?  Bah les matchs de boxe ne sont pas plus intéressants ici qu’ailleurs mais le côté spectacle est agréable. Par contre la boxe féminine c’est compliqué. Pff. C’est trop fractionné, le cardio n’est pas bon. Et puis franchement une femme doit rester belle, la boxe abîme le visage !»

Voilà. Le ton est posé. En quelques mots et sans détour. Un des premiers combats de Licia. Ils sont sympathiques mais pas très convaincus par la boxe féminine et imaginent difficilement les motivations de notre jeune boxeuse qui dépassent, de toute évidence, ce type de poncifs. Ils poursuivent en me présentant le fier Maxime Beaussire, torse bombé et nouveau champion d’Europe, qualifié suite à un combat exceptionnel où il aurait allongé ko et dès le deuxième round, un individu considéré imbattable : le Calaisien Joffrey Jacob. Un vainqueur entraîné intensivement durant six mois au sein de la « Team Nicotra ». Une écurie très particulière, créée en 2015. Licia en faisait partie. Aujourd’hui, Hocine Soufi son entraineur déplore une relation vampirisante sur les profits réalisés à l’occasion des combats. Le business de la boxe. Après les championnats du monde de Saint-Sauveur à Lille, il a décidé d’en rester là et de ne plus dépendre du promoteur.

La cloche sonne le premier combat. L’arbitre prend le micro, nœud papillon, costume. La grande classe sous les lustres rococo de la salle de réception du casino. Licia Boudersa éducatrice sportive pour la Ville de Lille, en face d’elle, la Loire-et-Chérienne Bilitis Gaucher, psychologue à l’hôpital de Blois. Un premier combat féminin et le seul de la soirée. Nicotra nous avait confié qu’il trouvait la boxe féminine très sensuelle et compatible avec le cadre des soirées qu’il organise au casino. On comprendra qu’ à l’heure de l’apéro c’est parfait.

Le combat est déséquilibré. La boxe féminine n’est pas bien reconnue alors on bricole en fonction des opportunités. Bilitis s’entraine après sa journée de travail dans son garage, Licia quatre heures par jour dans des salles de sport. Licia, au départ les tresses bien attachées qui se délitent progressivement en épouvantail, vire au rouge. Son visage se déforme coup après coup mais le regard reste perçant. Victoire aux points. Six rounds auront été nécessaires pour achever Bilitis qui possède une très bonne endurance. Les autres combats s’enchainent, masculins cette fois et nos deux voisins de nouveau attentifs et redressés commentent : « Le signe qui ne trompe pas : ses talons sont au sol. La boxe c’est sur la pointe des pieds. Lorsque l’homme de coin voit ça et qu’il ne dit pas à son boxeur de jeter l’éponge, il l’envoie au casse-pipe assuré ! Sous adrénaline, ce n’est pas le boxeur qui peut s’en apercevoir. il doit lui dire de s’arrêter. Ce n’est pas de la boxe sinon».

L’arbitrage en boxe est assez intriguant. Quelqu’un qui n’y connait rien ne voit qu’un personnage élégant sautiller et papillonner entre deux sportifs en sueur. En réalité, c’est moins poétique. Un arbitre est sur le ring et deux juges sévères et immobiles se tiennent en retrait. Il faut observer les coups réguliers sur les parties du corps autorisées, l’engagement et l’agressivité du boxeur. En boxe féminine la puissance n’est pas la même, parfois les impacts surprennent car les femmes s’appliquent mieux que les hommes. Elles seraient plus précises. Dixit Nicotra.

En France les boxeurs, en fonction du poids, sont classés par groupe. Quatre pour les hommes, deux pour les femmes car elles sont moins nombreuses. Les hommes boxent en reprises de trois minutes, deux minutes pour les femmes. Le système de pointage se base sur dix points par reprise (le round). Dix points pour le vainqueur du round et maximum neuf pour le perdant du round. 

Revenons à notre championne. Qui est Licia Boudersa ? 

Une fille qui a grandi dans un quartier populaire à Lille ?  Un symbole de réussite de la politique de la ville pour certain… Une boule de muscles ? 

À douze ans, elle découvre l’univers des rings. À l’époque, la salle de sport du quartier accueille les entraînements et c’est le club prévention de l’attentionné Kamel, un de ses deux coachs actuels qui dispense des cours de boxe éducative. Avec une amie elle décide de s’y rendre et force est de constater qu’elles sont bien les seules filles. Son amie abandonne, Licia continue.

Les combats sont compliqués avec les garçons mais elle ne se laisse pas impressionner.  Six mois plus tard, son niveau s’affirme : elle est agressive, volontaire, endurante et elle ne lâche toujours pas. Pendant longtemps les garçons préfèrent s’entraîner sans elle pendant qu’elle lâche dans les sacs de frappe, tout ce qu’elle garde précieusement dans les tripes. «Ils avaient l’impression d’avoir leur fierté un peu rabaissée et certains avaient tendance à en envoyer deux fois plus. Heureusement que j’avais l’habitude de me battre avec mon frère ça ne m’a jamais déstabilisée». La boxeuse constate progressivement des attitudes plus respectueuses.  Aujourd’hui les jeunes boxeurs sont différents. « De toute façon c’était comme ça, ils n’avaient pas le choix» expliquera Hocine qui impose les cours mixtes à ce moment, « il était temps de faire évoluer les mentalités et de développer la boxe féminine ». 

Pendant longtemps elle raconte ne pas bien comprendre ce qui l’attire. Certes les grands champions l’ont toujours fascinée – une photo noir et blanc du combat de Mohammed Ali rugissant sur Sonny liston, au format le plus large possible, couvre le mur de son salon où elle nous a reçus un jour – des modèles féminins l’ont aussi un peu guidée comme Myriam Lamare ou Anne-Sophie Mathis, les premières à combattre quand la boxe féminine est acceptée en compétition à la fin des années quatre-vingt-dix en France. Souriante, elle se rappelle de son premier combat officiel, amateur et sans réelle préparation, elle était très jeune. En face d’elle, une boxeuse de trente ans avec cinq combats dont quatre KO à son actif. Une pesée qui s’était faite dans le troquet d’une commune rurale du Nord en présence de vieux piliers de comptoir un peu mateurs et commères. Elle a fait le combat sans réfléchir et perdu. 

A ce moment une rage monte avec beaucoup de puissance. Il est temps de travailler sérieusement. Licia structure ses objectifs, se perfectionne, développe une hygiène de vie et adopte un rythme régulier et plus intense d’entraînements, deux à quatre heures de boxe par jour. Sa famille, ses amis, ses entraîneurs et son préparateur la soutiennent en permanence. 

Six ans plus tard, son palmarès affiche vingt-cinq combats et vingt-deux victoires avec un premier combat pro en avril 2015. Son titre de Championne de France, elle l’obtient en 2016, en 2017 elle est Championne d’Europe, 2018 Championne du monde. Et puis la notoriété arrive. « C’est parfois compliqué, on peut être apprécié ou détesté, il y a une image à tenir même si j’ai toujours eu à combattre les images : celle d’un garçon manqué ou d’une fille de quartier. Et puis ce sont aussi des nouvelles relations, on m’appelle pour me féliciter comme si, à présent, j’étais « quelqu’un » » … Elle ne comprend pas bien ce qu’elle représente. Progressivement son image devient politique. Ce dont elle est sûre est qu’elle est aujourd’hui un symbole pour de nombreuses jeunes filles et influe sur les nouvelles adhésions de boxe féminine. Elle les encourage. Elle accompagne aussi les cours de boxe éducative avec les enfants. Elle n’endosse aucun discours idéologique mais compte bien faire évoluer les choses à sa manière. Des combats invisibles et moins spectaculaires. Ceux loin des paillettes.

Aujourd’hui, elle se bat avant tout pour son histoire et ses proches. L’or qu’elle a mis sous verre est dédié à son père qui a luttée contre un cancer qui lui aura été fatal. A chaque combat, elle le remercie. Également au jour où elle a décidé de continuer la boxe au détriment de ses cours de musique, un choix justifié par un sexisme ambiant oppressant. Sa guitare aura tout de même traversé le temps avec elle. Elle avait joué un morceau très tendre à la fin de l’entretien qu’elle nous a accordé.  Sa carapace s’était envolée un moment. 

Ses rituels en montant sur le ring : elle commence toujours par mettre son gant droit, c’est comme ça, elle ne sait pas pourquoi. Elle pense à ce que ses parents lui ont transmis. Elle s’adosse sur les deux côtés du ring pour mieux appréhender l’espace, se l’approprier et visualiser ses déplacements. Puis, étourdie un instant, elle se laisse rebondir sur les élastiques, comme un corps porté par plusieurs forces qui la désarticule. C’est ainsi qu’elle prend contact avec ce qu’il y a de plus vivant au fond d’elle. Ça la réveille. Elle ne se laissera pas impressionner. Un bon boxeur c’est un physique mais surtout un bon mental : de la patience, de l’endurance, de la stratégie et des rêves à tenir.

Carlo Collodi, écrivain dramaturge du XIXe siècle revendiquait des idéaux d’autonomie et de liberté. C’est avec l’écriture de contes, comme le célèbre Pinocchio, qu’il transmettra le mieux ses engagements. L’histoire du pantin qui devient libre en apprenant à affronter la vie tout en restant fidèle aux valeurs que lui a transmis son vieux père nous a permis de construire le portrait de cette championne du monde, Licia Boudersa.

La démocratie, des histoires?

Pour une citoyenneté pragmatique

Un essai de réflexion par la sociologie des émotions, il s’agit de s’intéresser aux conditions pragmatiques de la démocratie. Celles qui font écho aux ressentis et aux expressions de nos émotions car elles permettent de comprendre les formes de réciprocité ou de quotidienneté… Passion et raison ne sont pas si opposées. Comment nos institutions républicaines peuvent de mouvoir dans cet esprit?

Roland Topor

La démocratie des histoires ?

La démocratie, rappelons-le, se présente, à priori, un mode d’organisation politique qui garantit le fonctionnement d’un gouvernement consenti par le peuple. Le citoyen est « un sujet de droit  » et «  dispose à ce titre de droits civils et politiques […] En revanche, il a l’obligation de respecter les lois, de participer aux dépenses collectives en fonction de ses ressources et de défendre la société dont il est membre, si elle se trouve menacée […] La polis, selon Aristote, c’est la communauté des citoyens organisés » (Schnapper, 2000, pp. 10 et 12). Cependant, ces aspects quasi-divins conduisent à des formes d’aveuglement. Elles sont révélées par des distorsions et des déceptions et incitent à réfléchir sur sa portée universelle (Rosanvallon, 2007). Est-ce utile de rappeler l’époque de la Grèce antique? Etait considéré « citoyen » l’habitant de la cité, de sexe masculin et en mesure de payer des impôts… Bref un « mâle riche ».

La diversité des expériences laisse entrevoir qu’il n’existe pas de définition claire et objective pour comprendre ce qu’est et comment peut fonctionner une démocratie. Cet article fait un point sur les tensions qui se manifestent régulièrement. En utilisant quelques auteurs notoires en sciences humaines et à la manière des austères et habituelles démonstrations du « schisme » entre passion et raison, il tente d’expliquer les apories constatées en développant une réflexion sur les émotions. Comment mieux comprendre le rôle qu’elles occupent ?

Les gouvernements démocratiques se configurent en fonction des institutions, des individus, des processus culturels, économiques, sociaux… Les idées de « proximité », « singularité » ou encore d' »histoire » sont structurantes pour y réfléchir. Il est, ainsi, intéressant de s’interroger sur l’ensemble des possibilités de formes et de modes d’expressions qui permettent de construire des symboles appropriés et une cohérence culturelle. Il est évident que la construction de la polis nécessite des espaces de rencontres : des lieux et temps à l’occasion desquelles des valeurs peuvent se comprendre et se partager.

Cependant, l’émergence d’un consensus est semée d’embûches à cause de la complexe compatibilité des intérêts mais aussi des éventuelles stratégies de contrôle de l’espace public. Comme le font remarquer de nombreux auteurs comme par exemple Loïc Blondiaux (2008), c’est l’exemple de la démocratie locale qui se veut, aujourd’hui, par excellence, « citoyenneté participative » mais qui fait aussi l’objet d’un décodage opportuniste. De fait, nous avons une vision difficilement stable et confiante des formes de rencontres, d’échanges, de débats, des enjeux, des représentants, des motifs politiques… Bref les nombreux outils institutionnels proposés pour agir politiquement semblent souvent inefficaces, incomplets ou encore inadaptés. Alberto Melucci, sociologue italien et spécialiste sur cette question, considérait les mouvements sociaux comme des « nébuleuses insaisissables ». Il est donc évident que les pratiques citoyennes prennent des formes différentes car elles sont reliées à des motifs d’actions cohérents avec des vécus. Ces vécus comportent une charge émotionnelle à comprendre pour saisir les jeux politiques.

Il s’agit donc de s’intéresser aux conditions pragmatiques de la citoyenneté. Celles qui font écho aux ressentis et aux expressions de nos émotions car elles permettent de comprendre les formes de réciprocité ou de quotidienneté.

La thématique des émotions renvoie à un champ de recherche faisant, habituellement, l’objet d’une confrontation avec celui de la « rationalité », souvent exploré dans ses dimensions organisées, calculées, prévisibles. Les rapports entretenus entre « passion » et « raison » ont été source de nombreuses réflexions. Ainsi le travail de Descartes démontrait la suprématie de la raison sur la passion, Pascal étudiait les contradictions entre ces deux notions, et Hume commençait à esquisser une théorie selon laquelle la raison pourrait-être régie par la passion… À l’instar de ces références, les sciences humaines ont connu le même mouvement de décontraction, même si les émotions ont longtemps été envisagées comme incontrôlables et indépendantes de toutes règles sociales.

Pour Émile Durkheim, figure incontournable de la sociologie, la conception qu’il établit, se décompose en deux temps. Le premier fait référence à l’ »état de nature » : les émotions relèvent des pulsions des hommes et doivent être contrôlées pour qu’ils puissent vivre ensemble. Il envisage l’amélioration des sociétés de cette manière car, à l’état de « nature », les émotions sont incontrôlables. Une énergie « inconstructive ». Ainsi les situations anomiques sont pour Emile Durkheim des situations qui « ravalent les individus au rang de jouets de leurs émotions » (Cuin, 2001, p. 90).  » L’exaltation » ou encore « le désespoir » auraient pour commune origine l’absence de sens collectif et une éducation « efficace » vise à maîtriser les émotions. Mais il développe une deuxième conception, dès 1895, lorsqu’il observe les phénomènes religieux. À partir de cet instant, il prend conscience de la compatibilité des émotions avec les processus de régulation sociale. C’est donc à ce même moment qu’il rompt avec l’appréhension du social en tant qu’entité extérieure aux individus : l’organisation d’une société correspond à l’adhésion des individus à un monde symbolique, un monde qui fait vibrer! Il ne s’agit plus d’envisager la socialisation comme une soumission mais plutôt comme une participation à la construction de représentations collectives. Cela nous semble évident, aujourd’hui, mais, à l’époque c’était révolutionnaire.

Deux notions plus objectives se révèlent essentielles à intégrer dans la réflexion : « l’intentionnalité » et la « rationalité ». Il est question d’associer aux émotions, cette fois, à la fonction d’orientation sociale (Cuin, 2001).

Ainsi, pour Max Weber, seconde figure incontournable lorsqu’on fait des études en sociologie, « l’intentionnalité » correspond aux objectifs que se fixent les individus, autrement dit, les significations qu’ils attribuent à leurs actions. C’est donc une combinaison qui s’établie entre des valeurs et des buts et qui correspond à la rationalité la plus appropriée et possible au contexte vécu. Conséquemment, Max Weber considère  » irrationnelle » toute action non déterminée par l’intentionnalité de l’individu. Dans ce dernier cas l’individu obéit à des « pulsions » construites socialement. Il constate, aussi, qu’une institution peut générer des individus angoissés lorsqu’ils doivent taire toute idée ou action singulière car ils ne participent pas à la construction du sens commun. La société n’est donc pas démocratique. Max Weber formulent ces idées lorsqu’il observe les « bureaucraties », des structures qu’il définit comme déconnectés de contextes sociaux : l’expression, l’innovation, l’épanouissement sont difficilement réalisables et les constructions politiques demeurent entre les mains d’une élite. « Brazil » de Terry Gilliam est un des films qui illustre le mieux ce type d’organisation. On parle d’oligarchie. Dans ce cas Weber constate une instrumentalisation de la « mobilisation collective » (ce qu’il appelle la « rationalité instrumentale »).

L’émotion ressenti d’angoisse ou d’anxiété révèle et permet de lire plus finement des contextes et des cadres d’actions Elle est, pour un auteur comme George Marcus, l’émotion clé des jeux politiques : une émotion pivot. Si nous ne sommes pas attentif à cette émotion, nous pouvons basculer dans des situations extrêmes d’enthousiasme ou d’aversion et surtout être manipulés. Comme l’avait donc noté Weber, ce qu’il nomme « autorité charismatique » génère des émotions puissantes et immédiates de confiance, celles recherchées au cours de période en perte de sens, autrement dit, lorsque l’incertitude envahit le quotidien.

Gérer et combattre l’anxiété signifie construire un nouveau monde, une nouvelle réalité, c’est une émotion motrice de l’utopie mais tout dépend de quelles façons et avec qui, une fois de plus. Les organisations sociales que Max Weber observe au XIXe siècle, lors de l’essor du système économique néolibéral, l’inquiètent car ce sont des systèmes hermétiques à toutes les formes d’expression singulière. Les émotions personnelles ou les ressentis sont tout simplement « dévalorisés » car ils ne fabriquent pas la valeur reconnue par les institutions publiques. Dit d’une autre façon, le monde qui émerge se construit sur la production matérielle et l’accroissement du profit. Les individus doivent se spécialiser pour trouver une « place » et sont progressivement dépourvus des ressources nécessaires au vivre-ensemble, ressources définies « complexes » selon Edgar Morin. Cela ne signifie pas qu’elles sont compliquées mais qu’elles sont nécessairement variées, pour intégrer toute la diversité culturelle et vivre en harmonie avec le monde.

Il est donc essentiel de se poser deux questions relatives à la gestion des situations anxiogènes : de quelles manières et avec qui ?

L’idée de « disposer » d’une palette émotionnelle assez large pour gérer l’altérité, l’incertitude ou encore le changement se présente être l’idée directrice pour construire une société démocratique. En effet, ce que Weber nommait le « désenchantement du monde », fabrique le terreau idéal aux institutions les plus cruelles et les plus totalitaires. Ce sont des systèmes qui entretiennent la fragilité politique des individus car limitent les conditions de rencontres spontanées et privatisent l’espace public. En résultent des occasions d’ »expériences sociales » incomplètes et peu variées. 

La démocratie ne peut donc pas se comprendre indépendamment d’une réflexion relative à la complexité sociale car cela fait référence à nos marges de manœuvres et à nos espaces de liberté : des « réserves de sens », des moyens d’agir et des ressources politiques.

Passion et rationalité doivent être envisagées comme faisant partie d’un même processus. Ce dernier s’opère entre des groupes ou des individus. En effet, « l’émotion est une expérience psycho-physiologique que le sujet éprouve comme une altération plus ou moins importante de sa rationalité […] c’est-à-dire une diminution plus ou moins importante des contrôles conscients qu’il exerce (ou pense exercer) » (Cuin, 2001, p.80). Il est donc évident qu’il n’est pas question d’envisager un individu en dehors de toute émotion, agissant dans une parfaite lucidité et rationalité, simplement il est possible de décrire des expériences dans lesquelles un éventuel contrôle est constaté difficile voire impossible parfois. Ainsi « L’anxiété […] a la faculté de créer un espace […] où la politique peut trouver sa place. Et, aussi surprenant soit-il, cet espace politique émotionnel est également rationnel […] l’anxiété nous permet de ne pas être seulement des créatures de l’habitude […] mais aussi débattre, nous fixer des objectifs et en chercher de nouveaux […] nous pouvons, au moins temporairement, être des animaux politiques » (Marcus, 2008, pp. 163-164, 205-206). Ce travail émotionnel (Hochschild, 2003), cette recherche de stabilité, a la faculté de fabriquer des sentiments et donc de l’empathie. Il est bien question de comprendre les opportunités d’échanges sensibles, de ressentis. Comment sont-elles possibles ?

Michael Foessel (2008), parlera d’espaces « intimes » car il s’agit d’échanges utilisant des langages ou des supports de communications très disparates, constitutifs d’histoires et d’expériences respectives. Dans cette optique, fabriquer de l’intime c’est être attentif, avoir les cinq sens en éveil pour comprendre des cultures ou des histoires. Cela suppose construire « sensiblement » des convictions qui donneront naissance ou rénoveront ce qui est considéré « sacré ». Il est évident que le sacré, pour avoir du sens et donc rester vivant, n’est pas immuable.

Ce sont ces échanges qui construisent des formes de réciprocité, originales, souples et durables, ce qu’étudie l’anthropologie du don…

Dans cette posture de perpétuelles « mues », nos institutions républicaines sont, à mon avis, censées accompagner et favoriser la réalisation de cette vivacité symbolique. La démocratie suppose, pour les citoyens, de construire et valoriser des sentiments, d’avoir le pouvoir de vivre et faire vivre des histoires.

Elodie Valentin

Références utilisées

Blondiaux, L., 2008, Le nouvel esprit de la démocratie, actualité de la démocratie participative, Condé-sur-Noireau : Seuil; Cuin, C.-H., 2001, Emotions et rationalité dans la sociologie classique : les cas de Weber et Durkheim », Revue européenne des sciences sociales, XXXIX, n°120; Foessel, M., 2008, La privation de l’intime, Paris : Seuil; Hochschild, A., 2003, Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale, Travailler, vol.1, n°9; Marcus, G., 2008, Le citoyen sentimental, émotions et politique en démocratie, Paris : Fondation nationales des Sciences politiques; Rosanvallon, P., 2007, « L’universalisme démocratique histoire et problèmes » La vie des idées, 17 décembre 2007, URL : http// www. Laviedesidées.fr; Schnapper, D., 2000, Qu’est-ce que la citoyenneté ? Paris : Gallimard

ENSAM ouvre-toi!

Au Coeur De La Métamorphose des futurs ingénieurs de l’industrie française.

Le grand jeu de l’usinage à l’Ecole Nationale des Arts et Métiers de LILLE

Un reportage effectué en 2015 et 2016 en suivant la promotion 215.

Image: Elodie Valentin

Un soir d’octobre, Lille, bar de la gare St-Sauveur. Nous débutons notre reportage sur l’Ecole Nationale des Arts et Métiers (ENSAM). Alexis, notre sésame du centre de Lille nous attend pinte à la main. Il est là pour nous faire découvrir, ce soir l’univers de l’école et défendre ses valeurs. « Nous ne bizutons pas, nous respectons des élèves ». Les Arts et Métiers peinent à faire comprendre leurs processus d’intégration des nouveaux élèves. Un sujet sensible et habituellement traité de façon expéditive par les médias et le ministère de l’éducation.  Ces étudiants défendent des rites d’initiation à leurs traditions qui n’ont rien à voir avec le bizutage des grandes écoles…

« Les Dragons de l’ingénierie française… »

L’ENSAM est lune des plus anciennes grandes écoles françaises d’ingénieurs. La création officielle de la première ‘‘Ecole d’Arts et Métiers’’ remonte à un décret de Napoléon Bonaparte de 1803, donnant un nouveau nom à une école créée 23 ans plus tôt par le Duc de La Rochefoucauld à Liancourt, dans l’Oise, « l’Ecole professionnelle de la Montagne ». On dit que les « dragons », régiments de militaires qui se déplaçaient à cheval sous l’ancien régime, auraient fondé cette école. Plus précisément, en 1780, se crée une formation professionnelle pour les orphelins des cavaliers, s’inspirant de certaines initiatives d’aristocrates anglais lors de la révolution industrielle. Cette école leur offre alors la possibilité de devenir officiers ou ‘‘maîtres d’ateliers’’. Six ans plus tard, un édit de Louis XVI transforme cette école en établissement du Royaume. On commence à le considérer comme le meilleur établissement technique d’Europe. Plusieurs autres centres émergent alors : Angers en 1815, Aix-en-Provence en 1843, Lille en 1900, Cluny en 1901, Paris en 1912, Bordeaux en 1963…  Depuis 1870, on parle de l’Ecole nationale supérieure des Arts et Métiers (ENSAM). En 1907, à l’issu des trois ans de formation, le diplôme délivré aux plus méritants peut-être celui d’ « ingénieur ». La dernière année se déroule à Paris pour tous les centres. L’enseignement y est théorique mais aussi très pratique. 

Un « Gadz’art », c’est ainsi que sont appelé les élèves, contraction d’un « Gars des arts », se définit manuel et pragmatique. Alexis nous explique: « on aime toucher du concret, de la matière, c’est la dernière école de France avec des ateliers et des machines. On sait mettre les mains dedans quand on rencontre un problème, on doit être capable de tout réparer ou inventer ». Au sein de l’un des ateliers gigantesques de l’école de Lille, on assiste à des cours sur la fonte du métal et la gestion du creuset mais aussi la fabrication de moules, pour par exemple, des pièces commandées par Toyota. La surveillance des processus s’opère avec des outils électroniques à la pointe. L’ENSAM est un des centres les mieux équipés en France. En dernière année, les élèves expérimentent des systèmes de micro-usinage et des formes innovantes en matière de robotique.  Les étudiants fondent, soudent, forgent et sont encouragés à concevoir un projet collectif au cours de l’année scolaire tout en disposant de moyens matériels et  relationnels. Ils sont en réseau avec de grands groupes industriels. Et même si Alexis nous a répété que l’intégration des nouvelles promotions n’avait rien à voir avec d’autres établissements prestigieux, depuis 2016 l’ENSAM fait officiellement, partie des Grandes Écoles et peut désormais mettre en place des mastères spécialisés et labellisés pour s’adapter au marché et ainsi se positionner sur un savoir-faire avec les fablabs ou l’économie du numérique.

Une société d’élèves et d’anciens a été créée au dix neuvième siècle: « Le comité des traditions » appelé aujourd’hui « La soce ». Elle est la courroie de transmission entre les anciens élèves et les jeunes ingénieurs qui occupent bien souvent des postes de directeurs d’entreprises ou de consultants. A l’origine, il s’agissait d’une mutuelle d’ingénieurs et de services de placements. Une époque où n’existaient pas de sécurité sociale ni d’agence pour l’emploi. Les cotisations représentaient, à l’époque, 10% des salaires. L’association est reconnue d’utilité publique depuis un décret impérial de 1860. Il s’agit aujourd’hui d’un collectif doté d’une bonne vingtaine de salariés, de plus ou moins 32 000 membres et d’une trésorerie de 3,5 millions d’euros. « La Soce » agit avec la « fondation des Arts et Métiers », personne morale distincte crée en 1977 pour développer l’accès à la culture scientifique, technologique et la recherche, elle est reconnue également d’utilité publique en 1978 et fonctionne avec un budget de 3 millions d’euros, les trois-quarts sont des dons et legs.

Electrons libres?

L’histoire de cette école reste profondément liée à l’histoire industrielle française. Elle fut créée pour fabriquer une « élite ouvrière ». Il fallut donc recruter au sein des classes populaires, inculquer une conscience morale et un style de « petit chef » » et surtout détacher progressivement et dans une juste mesure, les recrues de leur culture d’origine :  pour ne pas qu’elles se coupent complètement de leurs racines et surtout éviter qu’elles projettent d’intégrer les milieux du pouvoir, chasses gardées des « maîtres ». Pour cette raison Bonaparte voulut en faire une école militaire, un enseignement d’ordres et de règlements pointilleux tout en assurant une acculturation rapide. Les contacts avec les proches s’en trouvent naturellement restreints. C’est donc face à cette administration trop rigide qu’un contexte de révolte s’installe progressivement et façonne la culture Gadzarts. Ainsi ce que les élèves appellent « la tradition » trouve son origine dans l’émergence d’une contre-culture. Le quotidien de l’administration est façonné par les difficultés d’encadrement d’étudiants quasi en roues-libres. Souvent se déroulent des révoltes sans lendemain, symptômes de l’histoire d’une résistance face à l’embrigadement forcé. Les étudiants démontre et représente continuellement qu’ils sont les acteurs de leur propre devenir. Une police secrète se déplace parfois et contrôle régulièrement le respect des traditions réécrites. La bible des Gardzarts. Tout étudiant qui ne la respecte pas n’est qu’un « crapaud » et se trouve mis à l’écart d’une certaine façon.

Les élèves et anciens de l’école se disent unis par un esprit commun qu’ils fabriquent grâce à un ensemble de rituels extrêmement codifiés, « l’usinage ». Ils sont ostensibles grâce à des symboles comme le port de coiffures, le détail des uniformes, les salutations, les temps forts, les célébrations, les veillées etc.)  

Il existe trois valeurs essentielles : la tradition, la fraternité et les souvenirs. « Et c’est pas la tradition en mode con-con » précise Alexis, « on s’adapte aux évolutions de la société. Ceux qui ne veulent pas venir à certaines retrouvailles, on ne les force pas mais c’est par des souvenirs que l’on fait tenir les liens ». Ce sont les occasions de partager qui donnent du sens à l’esprit Gadzart. La fraternité est une règle absolue à l’école des arts et métiers. C’est la tradition la plus importante. Elle est enseignée aux nouveaux étudiants au travers de multiples rites et mises en scènes durant l’année scolaire : les évasions, les fêtes, les mutineries, les formes de dérision face à différents types de symboles représentant le pouvoir. Même si, comme l’explique le sociologue Denys Cuche, l’image du folklore de la bidasse des casernes s’installe progressivement dans la fiche d’identité d’un Gadzart (beuveries, chants paillards, tapages, cris…) une identité complexe, collective et un langage propre se développent en même temps: « l’Argat’z ». 

On apprend cela dès le premier jour. Chaque étudiant, dès son arrivée, se voit attribué un parrain et une famille. Des étudiants plus vieux et des anciens actifs ou à la retraite l’accompagnent et le conseillent durant son parcours. Ils peuvent se rencontrer en dehors de l’école, partager un verre ou un repas pour apprendre à se connaître, discuter et faire part des éventuelles inquiétudes. L’étudiant peut donc trouver du réconfort dans des cercles plus intimes. « Des choses secrètes nous sont parfois révélées, nous sommes sans cesse dans la découverte, ce sont toutes ces inconnues qui nous font réfléchir ». La famille est là pour accompagner le jeune gadz’art dans sa formation.  Nicolas, un ancien explique qu’« il existe laussi des cousineries entre promotions […] un réseau professionnel international, c’est pratique. Dans le monde entier existent des Gadzarts. C’est une porte mais après tu te débrouilles, ce n’est pas la clé. Si tu ne fais pas l’affaire tant pis pour toi». Hortense, ancienne étudiante, aujourd’hui responsable d’une équipe sur une chaîne de production industrielle, explique que les premiers contacts sont essentiels pour l’étudiant afin de tenir le rythme tout au long de l’année. Ces premières rencontres se font avant l’usinage. Ils permettent de débuter le processus éducatif, apaiser les inquiétudes liées à l’inconnu et établir les premiers jalons d’une relation axée sur la confiance. « On a identifié mes particularités et on m’a confié un rôle à tenir. Je suis assez meneuse et donc J’étais porte-voix. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes dans un grand jeu et on nous apprend cela dès le début. On fait croire aux premières années qu’ils sont autonomes mais les archis les aident tandis que les deuxièmes années leur donnent des consignes. Je suis une ancienne scoute et je jouais de la même manière. On développe un imaginaire incroyable. Ils sont réputés pour ça et leur réactivité dans le milieu professionnel». L’ « esprit Gadzart » c’est ce que recherchent les entreprises.

Le grand jeu

Les premières années sont « les petits », aussi appelés « wil’s » (notons la proximité avec « Wilis », terme scandinave qui renvoie aux créatures nymphatiques personnifiant les activités créatives de la nature). Durant la « Période de Transmission des Valeurs » (PTV) ou « usinage ». Les « anciens » veillent à leur intégration progressive au court de la première année. Elle est ponctuée de temps forts plus ou moins ludiques pour transformer ces étudiants en « promotion ». Ils doivent éprouver et réfléchir ensemble. Des moments clés pour transmettre les valeurs des Arts et Métiers, « Au début on appelle cela un troupeau puis grâce à ces interrogations sur le monde, des projets plus particuliers se concrétisent ensuite et ils deviennent des personnes conscientes et responsables».  A l’arrivée, chaque conscrit, reçoit un carn’s, un petit livret à remplir à la main et  à l’encre de Chine où il faut recopier les règles et les paroles des chants. Chaque élève porte sur sa blouse le numéro de sa famille mais aussi, celui de sa promotion ainsi que l’indication de son centre de formation (Lille, Paris, Cluny…). Au quotidien, les premières et deuxièmes années portent la blouse grise. La troisième année, c’est la blanche, symbole des connaissances acquises. La blouse de l’ingénieur. 

Pour les grandes occasions, c’est le « zag », l’uniforme Gadzart que l’on revêt. Il ressemble à ceux des officiers de la marine française. « Nous sommes la dernière école avec une histoire militaire sans en avoir le titre et ayant droit de le porter ». L’équerre et la fignolante, tressage en corde rouge, sont les petits plus, symboles des Arts et Métiers.

Chaque promotion possède un Major élu à l’estime. Il sera celui capable de dialoguer et de jouer un rôle de médiateur entre étudiants et les différents projets qu’ils mettent en place. « Si tu veux faire quelque chose, tu construis ton projet et on te donne les moyens de la mettre en place et de la faire fonctionner. Ca, c’est hyper-formateur ». 

Les élèves se retrouvent souvent au Foy’s, le foyer de l’école, un lieu autogéré qui dispose de quatre pompes à bière. « Nous sommes le troisième ou quatrième consommateur lillois de bière ». Principalement de « La cuvée des trolls »… Là bas, les différentes manip’ y sont pensées et organisées tout au long de l’année scolaire : des événements de prise en main qui sont l’occasion d’apprendre et de faire ensemble. Des temps très structurants pour les étudiants. Ils renvoient à l’esprit profond de l’usinage .

Il débute avec la nuit des sout’s dans les souterrains de l’école. Un parcours initiatique de surprises et d’énigmes concocté pour les « petits » qui circulent à travers ces longs couloirs où s’enfilent des pièces à l’origine à vocations diverses toute l’année : ping-pong, jeux vidéo, détente, théâtre, stockages de matériaux dans les parties les plus reculées. Chaque espace est géré par une association ou un collectif. Il est d’ailleurs tout à fait possible de tenir un siège très longtemps à l’école grâce aux infrastructures existantes sous terre permettant de se ravitailler discrètement. C’est l’exemple des réformes de Ségolène Royale, les étudiants s’étaient verrouillés pendant un mois. Pour la promo 215, une vingtaine de petits ateliers avaient été installés dans les sous-sols de l’école pour les mettre à l’épreuve. Juste avant que les première années ne s’abandonnent sous terre, des scénettes y étaient répétées par les deuxièmes années : un César en toge avec des lunettes de soleil par ici, un chanteur irlandais par là… A travers ce sombre dédale, des chants païens s’échappaient des meurtrières et échaudaient l’ambiance de la cour illuminée par des feux de bois. Un paysage devenu rapidement complètement fou avec des chenilles de Wil’s ivres et les yeux bandés. Ils tournaient en rond avant d’être avalées par les profondeurs des caves. Une plongée vers un monde inconnu pour ces jeunes qui n’ont pas d’autre choix que de faire confiance aux anciens pour accéder aux trésors des Arts et Métiers. 

Ensuite d’autres manip’ sont organisées. Des « bottages », littéralement des « coups de pieds au cul »et des battues simulés : se tenant dos à la scène, les yeux bandés, les premières années entendent des coups et des cris poussés par un étudiant-acteur. On leur fait croire qu’il s’agit d’un des leurs. En général, aucun personne ne bouge et reste tétanisé. Les élèves doivent apprendre à réagir pour s’entraider. Une violence qui doit être ressentie pour ensuite être combattue. « C’est une grande pièce de théâtre tout ça. Quand le rideau tombe nous ne sommes que de simples étudiants mais cela nous structure, nous renforce et nous fabrique des souvenirs […] La transmission des valeurs de l’école commence avec la mort des traditions individuelles. Le premier rituel c’est d’ouvrir les portes de nos chambres. Parfois en jetant des télés par la fenêtre… C’est la symbolique du théâtre qu’on utilise pour construire du collectif».

Les « Chop’s » visent à renforcer le sentiment d’appartenance en se montrant, cette fois, lors d’un défilé costumé dans la ville. Le thème est choisi en fonction de l’identité de la promotion. Un char est construit et une soirée organisée. Les deuxième années qui, de leur côté, se sont laissé pousser les cheveux et les poils depuis l’été, se chargent de la logistique, des autorisations administratives et du respect des règles de sécurité. A la fin du mois de novembre, à l’occasion de la Saint-Eloi, c’est la fin officielle de l’année d’usinage pour les nouvelles deuxième années. « La St-El’s ». Ils sont les acteurs d’une pièce qui prend fin et doivent désormais enlever leurs masques, se mettre à nu pour comprendre ce qu’ils sont devenus. Ils sont tondus entièrement. Les filles ne sont pas obligées, on leur coupe symboliquement une mèche si elles souhaitent garder leurs cheveux. Selon les étudiants, elles seraient assez choyées car peu nombreuses dans une ambiance parfois un peu trop virile parfois. 

Ensuite c’est l’organisation des galas. Cela permet d’apprendre à programmer des événements, à récolter des fonds et à construire les réseaux professionnels. La nuit des Fignoss en est un bon exemple: une soirée organisée à la fin du mois de novembre. Les étudiants gèrent et construisent entièrement les décors et l’organisation de cette soirée.  On prépare des « bocket’s », des sujets à mettre en scène dans chaque salle du bâtiment le soir du Gala. Deux semaines de préparation sont nécessaires. Les élèves ne dorment pas beaucoup et travaillent sans arrêt après les cours de 18h-2h et le week-end. Une ambiance décontractée mais studieuse. On entend de la musique, des bruits d’impacts métalliques et de soudure un peu partout. Ils rythment la vie dans l’école. Le jour J, il faut savoir être chic alors queues de pie et robes de sirènes patienteront calmement à l’entrée principale de l’école : des élèves, des plus vieux, des anciens, des parents, des amis, de la famille, des petites copines… C’est un moment où l’ENSAM se montre et démontre.

La cérémonie des Num’s 2, elle,  finalise la période scolaire par la remise de la clé d’exence, fabriquée en bois ou en métal par les deuxièmes années pour les premières années. Elle symbolise la responsabilité des lieux. Egalement la « Zacompile » qui est une ellipse en bois où sont inscrits les impressions des élèves durant l’usinage. Ils n’y inscriront plus rien ensuite, cela fait partie des souvenirs et il ne faut pas revenir en arrière mais cela permet de réfléchir à ce qu’il s’est passé. Les num’s 2 sont aussi la passation des fignolantes et des équerres fabriquées par les premières années aux deuxièmes années. Les « conscrits » deviennent comme les deuxièmes années, ils sont appelés « respectables anciens » tandis que ceux de l’année en cours deviennent des « archi vénérables ». A cette occasion ils se retrouvent dans les cours d’honneur afin de s’échanger les nouvelles blouses blanches customisée par chaque offrant en fonction de la personnalité du propriétaire. 

Vêtus de leur blouse blanche maculées de petits mots et dessins, les troisièmes années s’installent progressivement sur les murets de pierre qui encerclent l’espace central du bâtiment de Lille. Plus loin on peut entendre, dans les couloirs de l’école, la marche militaire des deuxièmes années de plus en plus forte jusqu’à entrer dans la cour. File indienne, chants et uniformes, les étudiants se tiennent l’épaule et se tapent le cœur en faisant le tour de la cour. Les visages traduisent l’amusement du jeu : « Nous devenons respectable anciens et nous serons toujours là pour vous épauler ». Les troisièmes années enlèvent, ensuite, leurs blouses pour les jeter au milieu de la cour. Le soir, la sculpture de bois préparée par les deuxièmes années depuis plusieurs semaines est sacrifiée et sera brûlée. Il s’agit de l’événement de clôture de cette manip’. La promotion ayant bénéficié de conseils des années précédentes pour organiser et tenir le feu un long moment. Et c’est lorsque les flammes commencent à laper l’échafaudage, que les nouvelles blouses blanches s’installent autour du foyer pour lire les petits mots inscrits sur leurs nouveaux vêtements. Un moment très intense où certains laisseront couler des larmes d’émotion et des regards complices.

Les émotions fortes sont les vibrations fondatrices des liens entre les Gadz’arts. Chacun serait intégré avec ses singularités par les vecteurs des cercles plus intimes existants comme les familles, les promo etc. Ils laissent l’espace aux expressions personnelles. En ce sens les gadzarts distinguent usinage du bizutage car se construisent de la responsabilisation et de la conscience des autres différemment. L’Usinage travaille régulièrement les corps dans un environnement de symboles et de moyens à saisir : un répertoire émotionnel qui se déploie, qui crée de la solidarité et des savoir-faire. « « Bizutage » n’est pas le mot exact » nous avait précisé Alexis : « Nous laissons cette appellation aux autres écoles, il y a trop de connotations trash, nous nous faisons attention à chacun »… 

« Feu de tout Bois »

Essai sur un lieu d’urbanité

Le portrait d’un lieu atypique d’éducation populaire dans le quartier Bois-Blancs à Lille.

Collaboration photos: Christian Lafosse, http://www.lumiapolis.com/feu-de-tout-bois/#1

Le Chalet par Christian Lafosse

Collaboration dessin: Didier Cattoen

Feu de tout bois

in Ouvrage collectif « (Re) Construire la ville sur mesure », ouvrage collectif dirigé par Fréderic Lenne. Publication « in situ » à l’occasion de la 4e biennale d’architecture et d’urbanisme de Caen, 2016.